Tuesday, June 19, 2018
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Nouvelle introduction aux cartes de Jean-Yves BOU

Publié par Le C.G.R. Le 20 novembre 2008

Jean-Yves BOU a souhaité faire une nouvelle introduction à son Atlas des paroisses du diocèse de Rodez au XVIIIe siècle, à l’occasion de la mise en ligne de ces cartes.

Cette introduction est sur la page qui permet de naviguer dans les cartes, mais nous avons souhaité la mettre aussi ici, pour que vous ne la manquiez pas. Elle est très intéressante, et nul doute que celle-ci vous sera utile.

PAROISSES ET COMMUNAUTES DU ROUERGUE A LA FIN DE L’ANCIEN REGIME

Ce texte est une version légèrement modifiée de l’article paru dans Rouergue, carrefour d’histoire et de nature, actes du 54e Congrès de la Fédération Historique de Midi-Pyrénées, éd. Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, Rodez, 2003, p. 137.
Ce texte est lié à la réalisation d’un atlas des paroisses du Rouergue à la fin du XVIIIe siècle, publié dans le Bulletin du Cercle Généalogique du Rouergue, de 1999 à 2004. Cet atlas a pour objectif d’établir les limites les plus précises possible des ressorts paroissiaux de la fin de l’Ancien Régime. Sa réalisation a permis de constater la complexité du morcellement territorial à une époque où coexistaient trois entités administratives de base, la paroisse, la communauté et la seigneurie. Plusieurs travaux ont déjà étudié cette question (voir bibliographie), aussi le but de cet article est d’éclairer le problème à travers l’expérience particulière de la cartographie paroissiale.
Les chiffres entre parenthèses renvoient à la bibliographie.

1 – Les Paroisses d’Ancien Régime en Rouergue

a – L’atlas des paroisses
L’objectif de l’atlas des paroisses du diocèse de Rodez a été de déterminer à quelle paroisse appartenait tel ou tel village au XVIIIe s. Il convient de rappeler que les ressorts paroissiaux d’Ancien Régime en Rouergue ont disparu au cours de la Révolution Française. Le Concordat fut l’occasion d’un remodelage complet de la carte paroissiale de l’Aveyron.

  • Les sources

Pour réaliser cet objectif, nous avons utilisé de nombreuses sources. D’abord l’état du diocèse de Rodez en 1771 (4) et les Bénéfices du diocèse de Rodez (5). Le premier fournit le nombre de villages de chaque paroisse, et parfois la liste de ces villages ; certaines réponses apportent des précisions intéressantes. Le second fournit fréquemment des listes de villages par paroisse, mais elles sont parfois très erronées. Ces deux sources ont été généralement complétées par le dépouillement d’une partie des registres paroissiaux, plutôt autour de 1780, en particulier grâce aux relevés du CGSA (1). Les enquêtes menées au XVIIIe siècle pour répondre aux demandes d’un vicaire supplémentaire, d’une modification de circonscription ou de création d’une paroisse forment un ensemble précieux, qui ne concerne qu’une petite partie des paroisses, mais apporte de nombreuses informations (2). Les archives de la série 2V correspondant aux dossiers de modification des anciens ressorts paroissiaux ont également été précieuses. Enfin de nombreuses autres sources (carte de Cassini, compois, terriers, listes diverses et monographies communales) ont permis d’affiner et de préciser certaines cartes.

  • La réalisation

La synthèse de ces sources a permis de dresser des listes de villages par paroisse puis de les cartographier en essayant de restituer les limites des paroisses. Nous avons utilisé les limites communales quand elles correspondent apparemment aux anciennes limites paroissiales, et les limites topographiques (cours d’eau et lignes de crêtes), voire paysagères (chemins, haies). Sauf rares exceptions, aucun document précis n’est venu confirmer ces tracés, qui doivent donc garder leur caractère hypothétique. Toutefois, certaines hypothèses sont plus sûres que d’autres : les boraldes du nord-aveyron comme les vallées encaissées des affluents du Viaur sont des limites presque évidentes. A l’inverse, les espaces plats et peu habités posent des problèmes.

b – des limites paroissiales précises ?
Dès le début, la question s’est posée de savoir s’il existait des limites paroissiales clairement définies, ou si les paroisses n’étaient que des groupements de paroissiens, formant une communauté par un antique usage, sans limites précises. Au fil de ce travail, il est apparu qu’on ne pouvait pas apporter de réponse tranchée à cette question.
L’ambiguïté apparaît à travers deux exemples de création de paroisse, Douzoulet et la Roque-Valzergue.
Les documents concernant la création de Douzoulet, nouvelle paroisse démembrée de Rieupeyroux en 1781, fixent ses limites précises : les limites « de la communauté de la Capelle-Bleys, sauf au levant, où elle aura pour borne fixe le ruisseau qui prend sa source dans les gorges de Jarlagou et de Rajac et coule du nord au midi. Lad. paroisse comprendra tout le territoire qui se trouve au couchant de ce ruisseau (…) ainsi que tous les villages et maisons qui seront à l’avenir dans les. limites soit que les territoires fassent partie ou non de lad. Communauté de Bleys » (2). On constate ici que les limites de communauté peuvent se confondre avec celles de la paroisse, mais pas systématiquement. Dans ce cas, c’est un ruisseau qui sert de limite.
On en trouve de nombreux autres exemples. Ainsi le village du Minier s’est développé au confluent de deux ruisseaux qui limitaient trois paroisses. En 1748, l’évêque autorise la création d’une nouvelle paroisse qui réunit les trois parties du Minier en une seule communauté spirituelle, modifiant sensiblement les anciennes limites. Enfin, plusieurs actes de sépulture indiquent que lorsqu’un homme mourait dans une paroisse et était enterré dans une autre, le corps était « enlevé » par le curé de la première, amené jusqu’à la limite de la seconde, où l’autre curé venait le chercher (1 et 2). Ces cas, parmi d’autres, nous montrent que les limites paroissiales étaient très précises.
La réponse du curé de la Roque Valzergue à l’enquête de 1771 contredit cette affirmation. Elle est ainsi exprimée : « on ne limita pas » la paroisse « et le curé de la Roque se chargea de l’espirituel du lieu et de certains villages » (4). Cette situation est liée à la création de la paroisse en 1665, en démembrement de celle de St-Saturnin. Si la paroisse de la Roque n’est pas précisément limitée, c’est aussi parce que son curé, comme celui de St-Saturnin est pensionné  par le décimateur des deux paroisses qui continuent à ne former qu’un seul dîmaire.

c – dîmaires et paroisses
Le dîmaire est le territoire sur lequel se perçoit une dîme. Le bénéficiaire de la dîme est appelé décimateur ; c’est aussi le « prieur » de la paroisse. On comprend que la levée de la dîme des grains, qui se faisait au moment de la récolte, ait entraîné un découpage territorial précis, pièce de terre par pièce de terre. La délimitation des dîmaires a donné lieu tout au long du Moyen Age à des tractations entre décimateurs voisins. Grimaldi nous donne les références des transactions passées entre le chapitre de Rodez, décimateur de nombreuses paroisses comme Bozouls, et les prieurs des paroisses voisines (5). Ces actes établissent les limites précises de la levée de la dîme. On pourrait penser que le territoire paroissial se confondait avec le dîmaire, la dîme étant la rétribution du service religieux. En recoupant le pouillé de Grimaldi et l’enquête de 1771, on constate au contraire que, dans certaines régions, les dîmaires ne correspondaient pas exactement aux paroisses. Ainsi les dîmes de Durenque et d’Alrance se prélevaient sur le territoire paroissial de Cannac. Donc il n’y avait pas toujours coïncidence entre les deux découpages. On peut ajouter qu’il existait plusieurs dîmes, selon la production taxée (dîmes des grains, des fruits, du vin, et du bétail dite carnelage ou charnage) et leurs ressorts de perception ne correspondaient pas toujours.
Prenons le cas de Molières, hameau du dîmaire de Verrières et de la paroisse de St-Amans d’Escoudournac. Le procès-verbal de visite de 1733 (2) explique que la dîme est payée au fermier du prieuré de Verrières, les sacrements, le devoir pascal et le carnelage au curé de St-Amans. Le texte interprète cette situation comme un changement de paroisse, que les habitants expliquent ainsi : en un temps d’épidémie, le curé de Verrières avait refusé les secours spirituels aux habitants du village, et celui de St-Amans l’avait suppléé. Depuis, ils sont restés dans la paroisse de St-Amans. Mais le dîmaire n’a pas bougé. Le changement est confirmé par les archives notariales, qui situent Molières dans la paroisse de Verrières jusqu’en 1644, et dans celle d’Escoudournac à partir de 1647.
Sur cette question, le cas de Carcenac Salmiech est éclairant. Dans la liasse G316 des A.D.A. sont conservés un plan et deux documents rédigés par le curé, réagissant à la demande des habitants du village de Brès de changer de paroisse. Cette demande fait suite à une proposition du curé voisin de St-Amans-de-Salmiech de faire un échange de village entre les trois paroisses de St-Amans, Carcenac et St-Sauveur. En argumentant son opposition à un tel changement, le curé de Carcenac donne des informations intéressantes : il y apparaît clairement que, pour lui, la paroisse doit correspondre au dîmaire (il confond les deux mots). Il prend l’exemple de villages en frontière de paroisses : si un habitant décide de construire sa maison sur le dîmaire de la paroisse voisine, il en sera paroissien. S’il voulait rester dans sa paroisse d’origine, le curé chargé de son âme devrait percevoir une sorte d’indemnité prise sur la dîme des grains de la paroisse où la maison s’est construite. Mais ce même curé percevrait le carnelage directement sur son paroissien. Et la conclusion du curé de Carcenac est claire : son homologue de St-Amans veut tout simplement récupérer le village le plus riche en bétail, celui qui rapporte le plus d’argent. Ce faisant il balaie l’argument premier de la modification : la distance et le temps de trajet entre les villages et leur église paroissiale.

d – des territoires paroissiaux contrastés et complexes
L’observation des territoires paroissiaux permet tout d’abord de constater qu’ils sont de tailles très inégales. Les plus grandes paroisses étaient celles de St-Chély-d’Aubrac et Rieupeyroux, avant son démembrement. A l’opposé, plusieurs paroisses rivalisaient de petitesse : St-Jean-de-Sévérac (l’intérieur de l’enceinte du château), Castelnau-Peyralès, St-Laurent-de-Salles, …
Les différences de tailles ne correspondent pas forcément aux contrastes de population. Les paroisses urbaines sont évidemment les plus peuplées (Villefranche, Millau, Najac, St-Antonin). Si St-Geniez s’est étendue progressivement sur le territoire de la paroisse de Marnhac, Rodez est la seule ville anciennement divisée en plusieurs paroisses urbaines (Notre-Dame, St-Amans, La Madeleine, Ste-Catherine). Il y a aussi des paroisses rurales très peuplées, et d’abord St-Chély (2200 habitants), du fait de sa taille. A l’opposé on trouve une paroisse sans paroissiens (Truels) et plusieurs paroisses avec quelques familles : Deux-Aygues, St-Jean-de-Sévérac, St-Marcellin, St-Pierre-de-Nacelle, Ste-Catherine comptent entre 6 et 25 paroissiens en 1771 (4).
Par ailleurs, la distance à parcourir par les paroissiens, pour se rendre à leur église, est très variée. Elle dépend non seulement de la taille de la paroisse, mais aussi de l’emplacement de l’église, plus ou moins centrale, et de l’habitat, plus ou moins dispersé. S’y ajoutent les contraintes du relief et du climat. L’enquête de 1771 et les enquêtes spécifiques du XVIIIe siècle nous renseignent sur le temps nécessaire aux paroissiens pour se rendre à l’église (2 & 4). Il leur faut parfois plusieurs heures. Et les enquêtes comodo et incommodo insistent sur le fait que les curés ne peuvent pas être aux deux extrémités de la paroisse en même temps, ce qui pose problème pour administrer le sacrement d’extrême-onction quand il y a plusieurs malades éloignés. On trouve ainsi des listes de paroissiens morts sans sacrements.
Les territoires paroissiaux forment parfois des ensembles parfaitement « arrondis », alors que d’autres fois ils sont divisés en deux parties (Ste-Eulalie-du-Causse, La Bastide-l’Évêque, les paroisses ruthénoises, Ampiac, Vors, etc.), ou s’imbriquent dans les territoires voisins. Le curé de Carcenac l’exprime ainsi : « La circonscription de toutes les paroisses est si bizarre qu’il faut nécessairement que l’emplacement des villages se trouve à des distances si inégales qu’elles sont tantôt plus près de leur paroisse et tantôt plus près des autres » (2). Un certain nombre de paroissiens doivent donc traverser une autre paroisse pour se rendre à leur église.
A cette complexité s’en ajoute une autre : certains villages ne relèvent pas de la même paroisse pour leurs morts et pour leurs vivants. Par exemple, le village de Sanhes est dit «vifs de Luc et morts d’Ampiac » (fig. E). Cela signifie que les sacrements pour les vivants (baptêmes et mariages par exemple) ont lieu à Luc, alors que l’enterrement se fait dans le cimetière d’Ampiac. Dans ce cas, le curé de Luc « enlève » le corps et le conduit jusqu’à la limite de la paroisse où il est pris en charge par le curé d’Ampiac. En général, le village est plus proche du lieu de sépulture que de la paroisse des vivants. On peut alors imaginer que les villageois ont obtenu le droit de sépulture dans le cimetière le plus proche. Mais cette distinction peut avoir d’autres origines. A Rodez au Moyen Age, un long conflit a opposé Notre-Dame, paroisse des vivants, à St-Amans, paroisse des morts, avant d’aboutir à la délimitation précise de deux paroisses ayant chacune toutes les fonctions sacramentaires (8).
Toutes ces « bizarreries » poussent certains des paroissiens à enfreindre l’obligation de se rendre à leur église paroissiale. Dans l’enquête de 1771, à la question sur l’assiduité des paroissiens, plusieurs curés répondent que les plus éloignés sont les moins assidus, parce qu’ils vont souvent à la messe dans une paroisse voisine. Le curé de St-Georges-de-Camboulas donne l’exemple des habitants de Pont-de-Salars qui « sous prétexte qu’ils sont morts de Salars » ne viennent presque jamais à son église (4). Ces « dysfonctionnements » ne plaisaient pas toujours aux curés qui y voyaient une perte de revenu. Mais certaines fois, la pratique était admise, voire entérinée : ainsi le curé d’Agrès s’occupait d’une partie des paroissiens de St-Santin (1).
Pour remédier aux problèmes de taille, de nombre d’habitants et d’enclaves, des vicaires pouvaient assister le curé, parfois installés dans une église annexe située à l’autre extrémité de la paroisse ou dans une partie séparée (St-Yves et Benaven, St-Grat et Orlhonac, Prades et Aurès, etc …). Mais ce n’était pas systématique, et de nombreuses demandes dans ce sens n’étaient pas satisfaites, car elles coûtaient au décimateur.

On peut conclure cette première partie en insistant sur la complexité des territoires paroissiaux avant la Révolution Française. Une seule cartographie ne semble pas suffire, puisqu’on peut distinguer d’une part dîmaires et paroisses, et d’autres part, paroisses des vifs, paroisses des morts et réalité des pratiques paroissiales. Cette complexité semble liée à la contradiction fondamentale entre les intérêts économiques du clergé et la commodité des paroissiens.

2 – Communautés et seigneuries

a – définitions
La seigneurie est l’espace sur lequel s’exerce la domination d’un seigneur, propriétaire éminent, qui se traduit par un certain nombre de droits, honorifiques, économiques et juridiques.
La communauté d’habitants est la circonscription de levée de l’impôt royal. Au XVIIIe siècle, toutes les communautés fonctionnent de la même manière : une assemblée de chefs de famille élit annuellement des consuls, dont la charge principale est la perception de l’impôt royal. On peut rappeler que ces institutions sont issues du mouvement communal du Moyen Age. Les seigneurs avaient alors accordé à leurs sujets des « libertés et privilèges ». La diversité qui en était issue a été progressivement réduite par la monarchie absolue, dont l’objectif était de faire des institutions communales un simple relais administratif de son autorité, en particulier pour la gestion de la fiscalité royale. C’est précisément l’attribution de la perception de l’impôt royal aux institutions issues des libertés seigneuriales qui pourrait expliquer la proximité des découpages territoriaux des communautés et des seigneuries. Les différences entre les deux pourraient se comprendre par la relative stabilité des limites communales face aux nombreuses mutations des seigneuries.

b – des territoires à cartographier …
Il n’existe pas de carte globale des seigneuries et des communautés en Rouergue avant la Révolution Française. C’est un autre travail qu’il serait utile d’entreprendre. Pour les communautés, il ne devrait pas présenter de difficulté majeure, dans la mesure où les communes de la Révolution ont repris largement les limites des anciennes communautés et ont donné lieu à de nombreux plans et opérations cadastrales. Les archives d’Ancien Régime permettent de vérifier ces données. Un certain nombre de monographies locales les ont d’ailleurs déjà cartographiées. Mais il faut se méfier des changements intervenus au cours même du XVIIIe siècle.
La cartographie précise des seigneuries risque d’être beaucoup plus complexe : les archives sont très inégalement conservées, et les seigneuries avaient des limites beaucoup plus mouvantes, liées aux divisions, héritages et ventes. On peut d’ailleurs rappeler qu’il existait plusieurs niveaux de seigneurie (haute, moyenne et basse justices ; seigneuries éminente et directe, …), et à chaque niveau son territoire.

c – … plus contrastés et plus complexes encore que les paroisses
Les quelques exemples que nous connaissons montrent clairement que le découpage des communautés était souvent plus complexe que celui des paroisses : la forme des territoires pouvait être beaucoup plus irrégulière, et les enclaves, habitées ou non, situées parfois à des distances considérables, étaient nombreuses. Par exemple, La Terrisse dépendait d’Estaing (16). La communauté de La Loubière, beaucoup plus grande que la paroisse, incluait les hameaux de Briane, Le Théron (vers Flavin) et Boscus (vers Sébazac) ; Salles-Curan possédait des villages et terroirs enclavés dans Canet, ou au-delà (7). D’autres communautés semblent plus homogènes, comme St-Léons, qui correspondait à peu près aux communes actuelles de St-Léons et St-Laurent.
Les différences de taille et de population sont encore plus grandes que pour les paroisses : immenses communautés de Calmont-du-Plantcage ou de St-Côme, minuscules communautés réduites à un domaine (autour de Rodez comme Foulloubous, Fombelle près de Canet, …).

d – paroisses et communautés
La superposition des cartes des paroisses et des communautés montre clairement l’inadéquation des deux découpages. Plus ou moins selon les cas ; parfois ils ne diffèrent que de quelques villages ou maisons situés en marge des territoires ; parfois ils n’ont absolument rien en commun. On peut décliner tous les cas : une communauté partagée en plusieurs paroisses (St-Léons), plusieurs communautés dans une seule paroisse (St-Chély-d’Aubrac), des paroisses « éclatées » entre plusieurs communautés (St-Amans-d’Escoudournac) ou l’inverse.
C’est encore le curé de Carcenac qui nous explique un des problèmes que pose cette inadéquation : l’imposition pour les réparations de l’église, par exemple, se fait dans le cadre des communautés, aussi les villages de la paroisse mais d’une autre communauté essaient d’échapper à la taxation d’un côté comme de l’autre. Plus généralement, ces découpages sont sources de tensions et de conflits.

Au total, les Rouergats de l’Ancien Régime vivaient dans une complexité infinie de limites administratives locales, sans parler des limites régionales (diocèse, élection, généralité, subdélégation, sénéchaussée-présidial, etc …). Ils étaient accablés d’impôts, mais pour certains, ceux dont les terres se trouvaient dispersées dans les ressorts de plusieurs communautés, ou de plusieurs seigneuries, ou de plusieurs paroisses, voire des trois ensemble, la multiplication des destinataires des impôts, et de leurs fermiers généraux, devait constituer une forte pression supplémentaire. On pourrait peut-être, à l’aide des compoix, étudier la dispersion des propriétés des villages « frontières » et leur éventuelle stratégie d’acquisition de patrimoine par rapport à ses multiples limites administratives.

3 ) En guise de conclusion générale

a – en bref …
Les études concernant paroisse, seigneurie et communauté considèrent la première de ces trois entités comme la plus forte, créatrice de lien social et d’un réel sentiment communautaire. Effectivement, la paroisse est une communauté spirituelle vivante, autour de lieux symboliques et sacrés que sont l’église et le cimetière, avec des déplacements, des rencontres et des pratiques communautaires quotidiennes ou hebdomadaires. A ce titre, la paroisse ne pourrait être concurrencée que par les lieux de fêtes, de loisir (cabarets), ou d’échanges économiques comme les marchés et les foires, qui n’ont pas de ressorts territoriaux. Au contraire, seigneurie et communauté sont des lieux d’oppression fiscale, de surveillance et de contrôle, qui n’impliquent pas de rencontres quotidiennes (mais annuelles), des lieux aussi de tensions et de conflits.
Cependant, il ne faut pas croire que les circonscriptions paroissiales d’Ancien Régime correspondaient idéalement à la vie communautaire. Il est clair que le découpage paroissial, dans un certain nombre de cas, était un obstacle à l ‘unité d’une communauté villageoise, et imposait de fortes contraintes aux populations par leur inadéquation au territoire et à la répartition de l’habitat. Parfois même, le territoire de la communauté d’habitants était plus propice à une unité que celui de la paroisse (ex. La Capelle-Bleys).
Notre hypothèse est que toutes ces entités territoriales se sont construites sur des oppositions d’intérêts économiques, fiscaux et de pouvoir entre les élites ; pour les paroisses entre les décimateurs-prieurs qui cherchaient à élargir leur dîmaire pour de meilleurs revenus, et entre les seigneurs pour les seigneuries. Les communautés sont ensuite nées de la volonté de l’État monarchique de contrôler le pays. Un long processus qui s’est principalement déroulé au Moyen Age, sans toutefois se figer sous l’Ancien Régime.

b – des signes d’évolution au XVIIIe siècle
On observe au XVIIIe siècle un souci de rationalisation des territoires de la part des administrateurs. Il est bien décrit par plusieurs auteurs (3, 10, 12, 13, 16). Le démembrement d’un certain nombre de communautés (Calmont et St-Côme), la tentative de redécoupage des élections en sont des exemples. Au niveau des paroisses, l’écoute que reçoivent les demandes des paroissiens de modification des limites paroissiales, ou de création d’une annexe ou d’une nouvelle paroisse, semble plus importante qu’auparavant, mais peut-être par un effet trompeur de conservation d’archives (2). Plusieurs changements de limites paroissiales sont intervenus au cours du XVIIIe siècle, qu’il s’agisse de transferts de villages d’une paroisse à une autre, de démembrements (création de la paroisse de Ségur, détachée de St-Agnan en 1758, démembrement de la paroisse de Rieupeyroux entre 1781 et 1786) ou de création d’une annexe, avec fonctions curiales. Certains évêques ont été plus particulièrement soucieux de cette question. Mais ils devaient affronter l’opposition farouche des décimateurs, qui s’opposaient fermement à toute atteinte à leurs intérêts.

c – l’œuvre de la Révolution Française
La Révolution Française était porteuse de ce projet de simplification des circonscriptions administratives. Mais les circonstances ont conduit à créer les nouvelles communes sur la base des anciennes communautés, reproduisant ainsi leur complexité. Il a fallu plus de cinquante ans de remodelage territorial, et toute l’autorité des préfets, pour aboutir à un découpage communal à peu près satisfaisant (17). Aujourd’hui encore on s’interroge sur certaines « bizarreries » de nos circonscriptions administratives. Il semble donc qu’elles soient issues des conflits territoriaux entre les seigneurs du Rouergue au Moyen Age. Curieuse survivance…

d – … et aujourd’hui ?
L’histoire a souvent des échos dans l’actualité. La politique actuelle de recomposition territoriale, avec la multiplication des associations polymorphes entre communes (SIVOM, communautés de communes, parcs régionaux, …) qui parfois se chevauchent et s’imbriquent, et cet acharnement glouton des politiques à la décentralisation, qui ressemble ici à une féodalisation des pouvoirs, avec la constitution de réseaux d’affidés, tout cela évoque des aspects de l’histoire des institutions avant la Révolution Française. La multiplication des niveaux d’administration avait pour but, sous l’Ancien Régime, de vider les plus anciens de leur pouvoir réel, sans les heurter trop violemment, pour éviter les révoltes. Assiste-t-on aujourd’hui à la même stratégie territoriale et politique, qui conduirait à la liquidation d’un maillage territorial pluriséculaire ?
Quoiqu’il en soit, depuis la fin du Moyen Age, le découpage du territoire et son contenu institutionnel semblent opposer un Etat central soucieux de contrôle (fiscal, militaire, voire idéologique) et des notables locaux jaloux de leur indépendance et de leur propre pouvoir sur la population. L’air du temps veut nous faire croire que ce second pouvoir est un meilleur garant de la démocratie que le premier. On peut en discuter …

Sources manuscrites et imprimées :
(1) – Archives Départementales de l’Aveyron, registres paroissiaux (4 E).
(2) – Id., G 312 à 316.
(3) – Guilhamon (éd.), Journal des voyages en Haute-Guyenne de Jean-François-Henry de Richeprey, vol. 1, Rouergue, Rodez, 1952.
(4) – Lempereur (Louis)(éd.), Etat du diocèse de Rodez en 1771, Rodez, 1906.
(5) – Touzery (éd.), Bénéfices du diocèse de Rodez, Rodez, 1906.
Bibliographie indicative :
(6) – Bou J.-Y., « Atlas des paroisses du diocèse de Rodez à la fin du XVIIIe siècle », dans Bulletin du Cercle Généalogique, n° 27 à 42 (janvier 1999 à octobre 2002). « Atlas des paroisses du diocèse de Vabre à la fin du XVIIIe siècle » (2003-2004).
(7) – Bou J.-Y., La famille en Lévézou au XVIIIe siècle, D.E.A., 1997 (A.D.12).
(8) – Guerre L., « cimetières et paroisses à Rodez au Moyen Age », dans Revue du Rouergue, n° 64, hiver 2000, p. 575-594.
(9) – Gutton J.-P., La sociabilité villageoise dans l’ancienne France, Paris, 1979.
(10) – Histoire du Rouergue, Toulouse, 1987.
(11) – Jarriot J., « pour une histoire de la communauté villageoise en Rouergue à la fin de l’Ancien Régime », dans Revue du Rouergue, n° 105, janvier-mars 1973, p. 19-26.
(12) – Jones P. M., « Parish, seigneurie and the community of inhabitants in southern Massif Central of France during the 18 th and 19 th c. » dans Past and Present, n° 91, mai 1981.
(13) – Jones P. M., « La paroisse comme cellule de la vie sociale dans les campagnes du sud du Massif Central », dans Le Larzac et la Révolution Française, actes du colloque « Journées du foncier », s.l., 1990.
(14) – Lemaître N., Le Rouergue flamboyant, Paris, 1988.
(15) – Maurel J., Imaginez un coin de Rouergue au temps des rois, s.l., 1997, (p. 267-271).
(16) – Parain C., « La communauté villageoise », dans Aubrac, t. 2, Paris, 1971.
(17) – Vaissière M., De Roèrgue a Avairon, histoire administrative : des communautés du Rouergue aux communes de l’Aveyron, éd. Del Monsenhér, 2005.
Pour le passé médiéval de la constitution du réseau paroissial, voir la thèse de Florent Hautefeuille sur une partie du diocèse de Cahors.

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